Depuis des siècles, stratèges et analystes s'évertuent à quantifier la puissance militaire. On additionne les effectifs, on compare les tonnages, on mesure les portées de tir. On produit des tableaux, des graphiques, des classements. Le site GlobalFirepower.com représente l'aboutissement contemporain de cette démarche : il tente d'intégrer logistique, finances, ressources naturelles et géographie pour établir un indicateur permettant de comparer les puissances militaires mondiales.
Effort louable. Méthodologie rigoureuse. Mais cette approche, aussi méticuleuse soit-elle, omet toujours des éléments essentiels. La dispersion des centres de décision. La cohésion sociale. La légitimité perçue du combat. La profondeur du sentiment national. La capacité à encaisser des pertes. La patience stratégique.
Or ces facteurs, impossibles à quantifier, déterminent souvent l'issue des conflits bien plus sûrement que le nombre de chars alignés à la frontière.
La résilience d'une nation en guerre repose sur une infinité de paramètres interdépendants : militaires, économiques, industriels, démographiques, psychologiques, politiques. Ces paramètres forment un système complexe où tout se tient.
Et ce système obéit à une loi implacable : sa solidité globale ne peut jamais être supérieure à celle de sa dimension la plus faible.
C'est sur ce maillon faible qu'un adversaire intelligent concentrera sa pression. Peu importe que vous disposiez de la meilleure armée du monde si votre opinion publique craque après six mois de pertes. Peu importe votre supériorité technologique si votre chaîne logistique peut être coupée. Peu importe le nombre de vos divisions si elles défendent un régime que personne ne considère comme légitime.
Cette réalité devrait transformer notre façon d'analyser les conflits. Plutôt que de demander "qui est le plus fort ?", nous devrions demander "qui est le plus vulnérable, et où ?".
L'histoire militaire regorge d'exemples où le plus "fort" — au sens du comptage traditionnel — a été défait par un adversaire qui avait su identifier et exploiter son maillon faible.
L'Afghanistan offre peut-être l'illustration la plus spectaculaire de ce phénomène. Deux superpuissances, l'URSS puis les USA avec l'OTAN, y ont échoué malgré une supériorité écrasante selon tous les critères conventionnels.
Quand l'Armée rouge franchit la frontière en décembre 1979, la comparaison des forces est sans appel. D'un côté, l'une des deux plus grandes puissances militaires de la planète : blindés modernes, aviation tactique, hélicoptères de combat, artillerie lourde, troupes professionnelles. De l'autre, des moudjahidines dispersés, armés de fusils souvent obsolètes, sans aviation, sans blindés, sans défense antiaérienne digne de ce nom. Sur le papier, l'affaire aurait dû être réglée en quelques mois. Dix ans plus tard, l'Armée rouge se retirait, vaincue. Vingt ans après, l'OTAN reproduisait exactement le même schéma. Supériorité technologique absolue. Maîtrise totale de l'espace aérien. Renseignement satellitaire. Forces spéciales parmi les meilleures du monde. Budgets colossaux. Vingt ans plus tard, les Occidentaux se retiraient à leur tour, abandonnant Kaboul aux Talibans en quelques jours.
Dans les deux cas, la comparaison des ordres de bataille n'apportait strictement aucune plus-value pour anticiper l'issue. Pire : elle induisait en erreur en suggérant une victoire facile.
Le maillon faible des intervenants ? Le temps. La volonté politique de leurs opinions publiques. L'incapacité à transformer une supériorité militaire en solution politique acceptable. Les Soviétiques comme les Occidentaux menaient une guerre limitée, avec des objectifs flous et un soutien populaire qui s'érodait à mesure que les cercueils rentraient au pays. Les Talibans, eux, n'avaient qu'à durer. Leur faiblesse apparente — l'absence de moyens conventionnels — s'est révélée sans importance face à leur force réelle : une capacité d'endurance quasi illimitée, un sanctuaire pakistanais, une légitimité locale que les gouvernements soutenus par l'étranger n'ont jamais acquise.
Avant l'Afghanistan, le Vietnam avait déjà administré cette leçon.
La France d'abord. En 1946, la comparaison des forces entre le corps expéditionnaire français et le Viet Minh semblait sans appel. Troupes professionnelles aguerries d'un côté, guérilleros mal équipés de l'autre. Huit ans plus tard, Diên Biên Phu mettait fin à l'aventure indochinoise. Le maillon faible français ? Une guerre coloniale de plus en plus impopulaire en métropole, des moyens insuffisants pour contrôler un territoire immense, l'incapacité à offrir une alternative politique crédible au nationalisme vietnamien.
Les États-Unis ensuite. À leur apogée, ils déployèrent plus de 500 000 hommes au Vietnam, soutenus par une puissance de feu inégalée dans l'histoire. Le tonnage de bombes largué sur l'Indochine dépassa celui de la Seconde Guerre mondiale. La supériorité technologique américaine était écrasante. Le maillon faible américain ? Le même qu'en Afghanistan, une génération plus tard. Une opinion publique qui, à partir de 1968, bascula contre la guerre. Des objectifs politiques confus. L'impossibilité de transformer la puissance militaire en victoire politique. Ho Chi Minh l'avait compris dès le début : "Vous tuerez dix de nos hommes, nous tuerons un des vôtres, et c'est vous qui finirez par vous lasser." Cette phrase résume tout. Elle montre que le dirigeant nord-vietnamien raisonnait non pas en termes de rapport de forces, mais en termes de vulnérabilités comparées.
La chute de Kadhafi en 2011 offre une leçon différente mais complémentaire. Sur le papier, le "Guide" disposait d'un appareil militaire conséquent. Des blindés, de l'artillerie, une aviation, des forces loyalistes. Face à lui, des rebelles hétéroclites, mal armés, mal organisés, incapables de manœuvres coordonnées. Le rapport de force, au sens classique, favorisait nettement le régime. Et pourtant, en quelques mois, tout s'effondra. Le maillon faible de Kadhafi ? L'absence d'un véritable sentiment d'appartenance étatique. Dans un pays où l'identité tribale prime sur l'identité nationale, où l'État n'était qu'une fiction superposée à des solidarités plus anciennes, les tribus n'avaient aucune raison de mourir pour un régime qui n'était pas le leur. Elles sont restées à l'écart des combats, observant prudemment l'évolution de la situation, attendant de voir le vent tourner. Puis elles ont lâché Kadhafi à l'instant précis où sa défaite est devenue probable, accélérant par leur défection l'effondrement qu'elles avaient anticipé. L'édifice ne s'est pas effondré sous les bombes de l'OTAN. Il s'est évaporé, faute de cohésion interne.
Cette leçon devrait faire réfléchir tous ceux qui fragilisent un sentiment national qui, seul, pourrait un jour mobiliser la population pour défendre l'État. Ils créent une vulnérabilité critique, donc un point d'entrée pour une stratégie victorieuse contre la France.
La guerre d'Algérie (1954-1962) illustre une autre forme de vulnérabilité : celle d'une démocratie contrainte de mener une guerre qui contredit ses propres valeurs. Militairement, l'armée française "gagna" la guerre d'Algérie. À partir de 1958, le FLN était en grande difficulté sur le terrain. Les frontières étaient verrouillées par les barrages Morice et Challe. Les maquis de l'intérieur étaient décimés. Le rapport de forces, au sens strictement militaire, penchait nettement en faveur de la France. Et pourtant, quatre ans plus tard, l'Algérie était indépendante. Le maillon faible français ? La contradiction fondamentale entre une guerre coloniale et les principes républicains que la France prétendait incarner. L'usage de la torture, les exécutions sommaires, les "corvées de bois" — tout cela finit par être connu. La conscience métropolitaine, les intellectuels, une partie de la jeunesse se retournèrent contre la guerre. De Gaulle lui-même comprit qu'on ne pouvait indéfiniment maintenir par la force huit millions de musulmans sous la domination d'un million de pieds-noirs.
La France n'a pas été vaincue militairement en Algérie. Elle a été vaincue politiquement et moralement — par elle-même autant que par le FLN.
L'invasion de l'Irak en 2003 constitue un cas d'école de victoire militaire transformée en désastre stratégique. En trois semaines, la coalition menée par les États-Unis balaya l'armée irakienne. Bagdad tomba le 9 avril. Saddam Hussein fut capturé en décembre. Sur le plan du rapport de forces conventionnel, ce fut un triomphe absolu. Mais la guerre ne faisait que commencer. Pendant les huit années suivantes, les États-Unis s'enlisèrent dans une insurrection qu'ils ne parvinrent jamais à éradiquer totalement. Le bilan : près de 4 500 soldats américains tués, des dizaines de milliers de blessés, un coût financier estimé à plus de 2 000 milliards de dollars, et au final un Irak plus instable qu'avant, servant de terreau à Daech. Le maillon faible américain ? Plusieurs, en réalité. L'absence de plan pour l'après-guerre. La dissolution de l'armée irakienne, qui jeta des centaines de milliers d'hommes armés et humiliés dans la nature. L'incapacité à comprendre les dynamiques confessionnelles locales. Et toujours, en arrière-plan, cette impatience stratégique des démocraties, cette difficulté à soutenir un effort prolongé sans résultats visibles.
L'intervention américaine en Somalie (1992-1994) offre un exemple saisissant de la disproportion entre puissance militaire et vulnérabilité politique. En octobre 1993, lors de la bataille de Mogadiscio, les forces spéciales américaines affrontèrent les miliciens du général Aïdid. En termes de pertes infligées, ce fut une victoire américaine nette : peut-être un millier de Somaliens tués contre 18 Américains. Mais les images des corps de soldats américains traînés dans les rues de Mogadiscio firent le tour du monde. L'opinion publique américaine, qui ne comprenait déjà pas bien ce que ses soldats faisaient en Somalie, exigea leur retrait. Quelques mois plus tard, les États-Unis quittaient le pays.
Le rapport de forces était écrasant. Le rapport de vulnérabilités, lui, favorisait Aïdid. Les États-Unis étaient vulnérables à leurs propres images télévisées. Les miliciens somaliens, eux, pouvaient perdre des centaines d'hommes sans que cela ne change quoi que ce soit. Cette leçon ne fut pas perdue pour tout le monde. Ben Laden la cita explicitement comme preuve que l'Amérique pouvait être vaincue si l'on savait frapper sa volonté plutôt que ses forces.
Depuis 2015, l'Arabie saoudite mène une intervention militaire au Yémen contre les rebelles Houthis. La coalition dispose d'une supériorité aérienne totale, d'équipements parmi les plus modernes du monde, de ressources financières quasi illimitées. Dix ans plus tard, les Houthis contrôlent toujours la capitale Sanaa et une grande partie du nord du pays. Ils ont même développé des capacités offensives, frappant le territoire saoudien avec des drones et des missiles.
Le maillon faible saoudien ? Une armée qui, malgré ses équipements, manque d'expérience du combat terrestre. Une coalition hétérogène aux intérêts divergents. Une guerre impopulaire internationalement, qui attire les critiques pour ses victimes civiles. Et face à eux, des Houthis qui, comme les Talibans ou le Viet Minh, n'ont qu'à durer — soutenus par l'Iran qui y trouve un moyen peu coûteux de saigner son rival régional.
La Guerre d'Hiver (1939-1940) pourrait sembler contredire notre thèse. La Finlande, face à l'écrasante supériorité soviétique, a résisté héroïquement et infligé des pertes considérables à l'Armée rouge. Mais la Finlande a perdu. Elle a dû céder 10% de son territoire et accepter des conditions humiliantes. Ce que montre cet exemple, c'est que l'analyse des vulnérabilités ne garantit pas la victoire du plus faible, elle permet simplement de comprendre où se situent les véritables enjeux.
Le maillon faible soviétique était réel : une armée désorganisée par les purges staliniennes, un commandement rigide, une logistique défaillante dans les conditions hivernales. Les Finlandais l'exploitèrent brillamment.
Mais les Finlandais avaient leur propre vulnérabilité critique : leur faible profondeur démographique. Ils pouvaient infliger dix pertes pour une, mais ne pouvaient pas se permettre de perdre leurs hommes. Après trois mois de combat, leurs lignes s'épuisaient tandis que les Soviétiques, malgré leurs pertes, pouvaient continuer indéfiniment. La paix signée en mars 1940 reflétait ce rapport de vulnérabilités : la Finlande survécut comme État indépendant (succès relatif), mais au prix de concessions territoriales importantes (échec partiel).
À travers ces exemples, plusieurs types de vulnérabilités émergent :
La vulnérabilité temporelle : les démocraties, soumises aux cycles électoraux et à l'impatience de leurs opinions publiques, peinent à soutenir des guerres longues sans résultats tangibles. Leurs adversaires le savent et construisent leur stratégie autour de cette faiblesse.
La vulnérabilité politique : un régime qui ne dispose pas d'une légitimité solide s'effondre dès que la défaite devient probable. Personne ne meurt pour un chef qu'on ne respecte pas.
La vulnérabilité sociale : une société fragmentée, divisée par des clivages ethniques, tribaux ou confessionnels, ne mobilise jamais qu'une fraction de son potentiel. Le reste attend de voir qui va gagner.
La vulnérabilité morale : une démocratie qui mène une guerre contradictoire avec ses propres valeurs finit par se retourner contre elle-même. La guerre d'Algérie pour la France, le Vietnam pour les États-Unis.
La vulnérabilité logistique : une armée qui dépend de chaînes d'approvisionnement longues et vulnérables peut être paralysée sans même être combattue.
La vulnérabilité décisionnelle : un système où le pouvoir est concentré en quelques lieux ou quelques personnes présente une cible de choix. Éliminez la tête, le corps s'effondre.
Chaque belligérant présente un profil de vulnérabilités différent. L'art du stratège n'est pas d'accumuler des forces, mais d'identifier la vulnérabilité critique de l'adversaire et de concentrer ses efforts pour l'exploiter — tout en protégeant les siennes.
Ces réflexions suggèrent une question iconoclaste : plutôt que de classer les pays selon leur prétendue "puissance", ne faudrait-il pas les classer selon leurs vulnérabilités critiques ?
Un tel classement, appelons-le GlobalWeakness plutôt que GlobalFirepower , serait moins flatteur, moins spectaculaire. Il ne permettrait pas de proclamer tel pays "troisième puissance militaire mondiale" avec l'assurance que confèrent les chiffres. Mais il serait infiniment plus réaliste. Il révélerait non pas ce qu'un pays peut théoriquement infliger, mais ce qu'il peut réellement encaisser. Non pas sa capacité à frapper, mais sa capacité à durer. Non pas l'épaisseur de son blindage, mais la solidité de ses articulations.
Un tel classement montrerait peut-être que certaines "grandes puissances" sont des géants aux pieds d'argile, tandis que certains "petits pays" disposent d'une résilience remarquable. Il montrerait que la puissance militaire brute, sans cohésion sociale, sans profondeur stratégique, sans légitimité politique, n'est qu'une illusion, un château de cartes que le premier vent de l'histoire peut renverser.
À la fin, ce n'est pas celui qui frappe le plus fort qui gagne. C'est celui qui peut continuer à encaisser plus longtemps que l'autre. Les Talibans n'avaient ni chars, ni avions, ni satellites. Ils ont vaincu deux superpuissances. Kadhafi avait une armée ; il n'avait pas de nation. Son régime s'est évaporé en quelques semaines. Les Américains pouvaient raser n'importe quelle ville du Vietnam ; ils ne pouvaient pas raser la volonté de leurs adversaires, et encore moins celle de leur propre opinion publique.
Mesurer la puissance militaire par le comptage des forces, c'est comme évaluer la solidité d'une chaîne en pesant ses maillons plutôt qu'en testant le plus faible d'entre eux.
Il serait temps de changer de méthode.
À quand un classement GlobalWeakness plutôt que GlobalFirepower ?