Pendant des siècles, le langage symbolique a joué le rôle de garde-fou contre le non-sens. Cette vision quasi-wittgensteinienne où les limites du langage dessinent les frontières du pensable avait quelque chose de rassurant. Mais l'invention des embeddings - ces espaces vectoriels euclidiens de la sémantique - change radicalement la donne. En projetant le sens dans un espace continu plutôt que discret, nous pouvons désormais naviguer entre les concepts sans être contraints par les structures symboliques rigides.
Cette révolution technique a une conséquence philosophique majeure : l'artificialité de la mécanique du langage ne peut plus masquer l'inanité de la pensée, ni faire obstacle à l'expression de l'intelligence. Nous marchons vers la raison, non par un progrès moral, mais par un dévoilement technique.
Car voici la vérité inconfortable que l'IA révèle : nous sommes naturellement stupides, et cette réalité a trop longtemps été masquée par les artifices du langage. L'équivalence millénaire entre éloquence et intelligence, entre maîtrise rhétorique et sagesse, s'effondre. Combien de catastrophes ont été orchestrées par des gens brillants dans leur capacité à convaincre, mais désastreux dans leur compréhension du réel ?
L'histoire regorge d'exemples : les sophistes athéniens, les idéologues du XXe siècle avec leurs dialectiques impeccables, les technocrates contemporains qui maîtrisent le jargon mais pas les conséquences. Le langage comme instrument de pouvoir plutôt que de vérité. Ceux qui dominent l'expression ont été pris pour des surdoués, et nombre d'entre eux ont conduit l'humanité au bord du gouffre.
Mais si l'IA démontre que la production langagière sophistiquée est une compétence technique dissociable de la pensée, alors on ne peut plus utiliser la "belle parole" comme certificat d'intelligence. Cette prise de conscience pourrait éviter désormais que le pouvoir soit confié par défaut à ceux qui parlent bien.
La nature humaine fait obstacle au progrès. Déposséder les hommes d'un pouvoir qu'ils ne savent que conserver à défaut de savoir l'exploiter pour l'intérêt général, serait un pas vers davantage de confort et de bonheur. Mais comment ?
L'indicateur de performance est intimement lié à la notion de confort et à son partage par le plus grand nombre. Il s'agit d'un critère subjectif, relatif, lié à l'époque et aux ressources, mais c'est le meilleur indicateur car il englobe tout : sécurité, éducation, santé, hébergement, loisirs, nourriture. Et surtout, il peut être quantifié.
Cette approche n'est pas la quête illusoire d'une solution parfaite. Il n'y a jamais de solution définitive à un problème complexe, il faut le manager au mieux, un peu comme une fonction dont il faut trouver le minimum, tout en évitant les minima locaux. C'est exactement le gradient descent qui définit la nature de l'IA : jamais parfait, jamais "solution finale", juste une approximation constamment affinée.
La seule chose qui compte, dans l'absolu, c'est le niveau de confort. Tout le reste - le bonheur relatif, l'épanouissement personnel, le sens - est subjectif, individuel, dépend des opportunités et de la volonté de chacun. Cela ne peut pas être résolu de l'extérieur sans devenir oppressif. Il faut donc limiter nos prétentions à ce qui dépend de notre volonté collective.
Ce qui est certain, c'est que l'absence de confort avilit les humains et empêche l'émergence de talents, puisqu'ils doivent utiliser leur intelligence pour survivre. Garantir le confort de base libère l'énergie cognitive de la survie, permettant de choisir ses défis. C'est passer de l'intelligence de nécessité à l'intelligence de passion.
Paradoxalement, cette sollicitation de l'intelligence en conditions extrêmes peut aussi générer des esprits plus affûtés que ceux de certaines personnes encroutées dans un confort paralysant. L'intelligence humaine est comme un muscle qu'il faut sans cesse solliciter. Le vrai enjeu devient alors : comment une société confortable peut-elle continuer à offrir des défis stimulants sans réintroduire l'adversité destructrice ?
Cette vision n'est ni utopique ni cynique. Elle est pragmatique. Elle accepte l'imperfection, se concentre sur l'amélioration continue, mesure ce qui compte vraiment. L'avènement de l'IA, en dévoilant les mécanismes du langage, nous force à regarder au-delà des apparences et à repenser les fondements du pouvoir et du progrès.
Tous les espoirs sont permis, non parce que nous deviendrons plus intelligents, mais parce que nous accepterons enfin notre stupidité naturelle et organiserons le monde en conséquence.