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La Synchronisation des Effets et les Limites de la Pensée Opérative : Vers une Révolution Doctrinale

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January 02, 2026
Updated February 07, 2026
La Synchronisation des Effets et les Limites de la Pensée Opérative : Vers une Révolution Doctrinale

La doctrine militaire a longtemps placé la synchronisation des effets au cœur de l'art opératif. Cette approche, héritée d'une tradition de planification méthodique ancrée dans les écoles d'état-major, structure encore aujourd'hui la manière dont nous concevons les opérations. Pourtant, cette vision révèle ses limites face à la nature fondamentalement dynamique et imprévisible de la guerre moderne. Plus qu'une simple question technique, il s'agit d'un débat conceptuel qui interroge notre capacité à penser correctement la conflictualité à l'ère de l'intelligence artificielle et de la guerre multi-domaines.

I. Une approche trop statique pour un phénomène fluide

Le paradigme de la synchronisation

La synchronisation des effets s'inscrit dans une démarche essentiellement statique, voire séquentielle. Le processus classique se déroule ainsi : planification minutieuse des phases opérationnelles, attente que l'effet A se produise avant de déclencher l'action B, définition de lignes d'opérations distinctes pour chaque objectif intermédiaire, et surtout, construction d'une synchronisation inter-objectifs fondée sur l'hypothèse que lesdits effets se matérialiseront conformément au plan.

Cette vision, séduisante dans sa rigueur cartésienne, transforme la conflictualité en une sorte de partition musicale – l'operational design – où chaque instrument (ligne d'opération) doit entrer au moment prévu. L'improvisation y devient suspecte, voire considérée comme un aveu d'échec de la planification initiale. Le bon état-major serait celui qui aurait tout prévu, tout anticipé, tout synchronisé.

L'exemple de l'opération Barbarossa : quand la partition se déchire

L'opération Barbarossa offre un exemple frappant des limites de cette approche. Le plan allemand de 1941 reposait sur une synchronisation précise : le Groupe d'armées Centre devait détruire les forces soviétiques dans une série de batailles d'encerclement, créant les conditions pour que le Groupe d'armées Nord puisse s'emparer de Leningrad, tandis que le Groupe d'armées Sud sécuriserait l'Ukraine. Chaque phase devait produire des effets permettant la suivante.

La réalité fut tout autre. Les Soviétiques ne s'effondrèrent pas comme prévu. Les distances furent plus longues, la résistance plus tenace, la logistique plus fragile. Mais surtout, face à ces écarts entre effets attendus et effets constatés, l'état-major allemand persista dans son schéma initial, réorientant temporairement des forces vers Kiev (objectif secondaire) au lieu d'exploiter les opportunités émergentes. Cette rigidité doctrinale, cette foi dans la synchronisation planifiée, contribua largement à l'échec stratégique.

La métaphore musicale : symphonie versus jazz

Si la mise en place d'une opération peut effectivement relever d'une certaine méthode orchestrée – bien que cela nuise du reste à l'effet de surprise, sauf à maquiller la phase initiale d'une invasion en exercice comme en février 2022 – la conduite des opérations ressemble davantage à l'improvisation d'un orchestre de jazz qu'à l'exécution d'une symphonie.

Dans le jazz, les musiciens réagissent en temps réel aux autres instrumentistes, au public, à l'énergie de la salle. Un solo inattendu crée une opportunité que les autres exploitent instantanément. Un faux pas devient source de créativité. La structure existe – les accords, le thème – mais l'exécution est fluide, adaptative, opportuniste.

La guerre relève de cette logique : exploitation permanente d'opportunités, reconsidération constante des effets à chaque pas, adaptation continue aux réactions adverses. Clausewitz l'avait déjà compris au XIXe siècle : la friction et l'incertitude ne sont pas des anomalies à corriger par une meilleure planification, mais l'essence même du phénomène guerrier. Vouloir les éliminer par la synchronisation des effets revient à nier la nature de la guerre elle-même.

II. Ce qui peut être synchronisé – et ce qui ne le peut pas

La distinction fondamentale : actions versus effets

Soyons précis dans notre vocabulaire, car c'est là que se situe le nœud du problème. Les actions sont les événements que nous contrôlons directement : le décollage des avions, le franchissement d'une ligne de départ par une unité terrestre, le lancement d'une cyberattaque, la diffusion d'un message de communication stratégique, l'appareillage d'une flotte, la mise en place d'un TOT (Time On Target).

Ces actions peuvent et doivent être synchronisées. Quand l'aviation frappe un système de défense aérienne précisément au moment où les hélicoptères d'assaut franchissent la ligne de contact, il s'agit d'une synchronisation d'actions parfaitement légitime et nécessaire. C'est de la coordination temporelle classique, relevant de l'art militaire depuis toujours.

Les effets, en revanche, sont les conséquences de ces actions sur l'environnement opérationnel : la neutralisation d'une capacité ennemie, le contrôle d'un terrain, l'influence sur une population, la dégradation d'une volonté politique. Ces effets sont fondamentalement non déterministes. Entre l'action menée et l'effet obtenu s'interpose une zone d'incertitude irréductible.

Les sources de non-déterminisme

Cette imprévisibilité des effets procède de multiples facteurs :

L'adversaire pensant : Contrairement aux forces de la nature, l'ennemi réagit, s'adapte, apprend. Il ne se replie pas comme prévu dans votre matrice d'effets. Il peut au contraire contre-attaquer là où vous ne l'attendiez pas, transformant votre "effet prévu" en crise opérationnelle.

L'environnement humain : La population locale ne réagit pas mécaniquement aux campagnes de communication. Ses motivations sont complexes, ses allégeances fluctuantes, ses comportements influencés par mille facteurs que votre G5 n'a pas intégrés dans sa planification.

Les défaillances techniques : Un équipement majeur tombe en panne au pire moment. Un satellite de communication est brouillé. Les conditions météorologiques changent. Le cyber ne produit pas l'effet attendu car l'adversaire a modifié son architecture depuis votre dernière reconnaissance.

Les effets de second ordre : Votre action produit des conséquences en cascade que vous n'aviez pas anticipées. La frappe qui devait neutraliser un PC déclenche un exode de population qui bloque vos axes de progression. La cyberattaque qui devait perturber la logistique adverse affecte aussi les infrastructures civiles, créant un problème politique majeur.

Le coût temporel de la synchronisation

Il existe bien sûr des situations où la synchronisation des effets reste non seulement possible mais souhaitable, à condition de pouvoir et vouloir en supporter le coût. C'est typiquement le cas d'une opération séquentielle stricte : pas de lancement d'un assaut amphibie avant confirmation de la neutralisation des défenses côtières. Pas de franchissement des ponts par les unités lourdes avant confirmation par le génie de leur cpacité portante. Mais dès lors qu'un plan comporte plusieurs lignes d'opération menées en parallèle, face à un adversaire capable de contester certains espaces, cette synchronisation peut devenir extrêmement coûteuse.

Toutefois, le ralentissement du tempo peut aussi procéder d'un choix stratégique délibéré – par exemple pour ruiner l'économie d'un opposant par une guerre d'usure contrôlée – en renonçant alors à l'exploitation des opportunités tactiques et en laissant à l'adversaire le temps de s'adapter. Il s'agit là d'un arbitrage conscient, porteur à la fois d'un coût et d'un risque, ce qui le réserve aux situations où le bélligérant qui choisit cette solution bénéficie d'une supériorité écrasante et peut se permettre de faire durer le conflit, en renonçant à des opportunités tactiques pour obtenir des effets économiques, politiques, diplomatiques... Il ne s'agit certainement pas d'une solution universelle.

III. Le piège de l'obstination méthodique

Branch plans et sequel plans : l'aveu d'un problème

La doctrine a bien perçu le problème de la non-matérialisation des effets. D'où l'invention des branch plans (plans de branchement) et des sequel plans (plans de suite). Ces mécanismes reconnaissent implicitement que les effets attendus peuvent ne pas se produire et qu'il faut prévoir des alternatives. Un branch plan anticipe qu'un effet clé pourrait ne pas se matérialiser : "Si l'ennemi ne se replie pas du secteur Alpha, alors nous exécutons le plan B qui contourne par le Nord." Un sequel plan prévoit la suite logique : "Une fois l'effet X obtenu, nous enchaînons avec l'opération Yankee."  Louable intention. Mais dans la pratique, ces garde-fous se révèlent largement insuffisants. D'abord parce qu'il est impossible d'anticiper toutes les branches  : l'arbre des possibles explose combinatoirement. Ensuite parce que ces plans alternatifs restent prisonniers du même paradigme : ils présupposent qu'on attendra de confirmer (ou d'infirmer) un effet avant d'agir.

La pathologie de la persévérance

Plus grave encore : face à des effets récalcitrants, la réponse institutionnelle se limite trop souvent à l'obstination méthodique : persistance dans le plan initial. Intensification des efforts : davantage de frappes, davantage d'unités engagées, davantage de ressources consumées. On double la mise en espérant que la quantité finira par produire la qualité d'effet désirée. Cette pathologie est particulièrement visible dans les armées à forte culture bureaucratique, où la modification d'un plan approuvé aux plus hauts niveaux équivaut presque à un aveu d'incompétence.

Somme 1916 et la folie de l'itération

La bataille de la Somme en 1916 offre un cas d'école tragique. Le plan britannique reposait sur un effet attendu : le bombardement préparatoire de sept jours devait détruire les défenses allemandes, permettant à l'infanterie d'avancer presque sans résistance.

Le premier jour, 20 000 Britanniques tombèrent. L'effet n'avait manifestement pas été obtenu. Quelle fut la réaction ? Prolonger l'offensive pendant quatre mois et demi, avec la même approche fondamentale, en espérant qu'une répétition suffisante finirait par produire l'effet désiré. Résultat : 420 000 pertes britanniques, 200 000 françaises, 500 000 allemandes, pour un gain territorial dérisoire.

L'obstination dans le plan, la foi dans la synchronisation des effets qui "finira bien par se produire", la confusion entre détermination et aveuglement – tout y est.

IV. La vertu cardinale du chef : discernement et caractère

Au-delà de la production d'options

C'est précisément ici qu'intervient la qualité cardinale du chef militaire, trop rarement évoquée dans nos manuels de doctrine. L'essence d'un chef n'est pas de produire des options – c'est le travail de l'état-major. Son rôle irremplaçable est de distinguer, dans une option donnée, le moment où l'effort vertueux devient acharnement stéril.

Cette capacité ne s'enseigne pas dans les méthodes de planification standardisées. Elle relève du jugement, de l'intuition éclairée par l'expérience, du courage moral. Il faut une lucidité rare pour reconnaître qu'un plan, aussi brillamment conçu soit-il, aussi longuement débattu en état-major, aussi formellement validé par la hiérarchie, ne mérite d'être poursuivi que s'il produit encore des effets alignés avec les objectifs.

Les obstacles au discernement

Cette lucidité se heurte à de multiples obstacles organisationnels et psychologiques :

L'inertie institutionnelle : Plus une organisation est grande, plus elle résiste au changement de cap. Les ordres ont été donnés, les préparatifs engagés, les ressources allouées. Tout l'appareil militaire est en mouvement dans une direction. Le freiner, le réorienter, exige une énergie considérable.

L'ego institutionnel : Admettre que le plan ne fonctionne pas, c'est reconnaître que les hypothèses initiales étaient erronées, que l'analyse de situation était incomplète, que l'ennemi était plus capable qu'estimé. Pour un état-major, pour un commandement, c'est psychologiquement difficile.

Le coût irrécupérable (sunk cost fallacy) : "Nous avons déjà engagé tant de ressources, perdu tant d'hommes. Nous ne pouvons pas abandonner maintenant." Cette logique émotionnelle conduit à persister dans l'erreur pour "justifier" les sacrifices passés.

La pression politique : Le plan a été vendu aux autorités politiques, qui attendent les résultats promis. Revenir en arrière, c'est risquer de perdre leur soutien, leur confiance, peut-être leur approbation pour la suite des opérations.

Rommel en 1940 : l'audace du réalisme

À l'inverse, considérons Rommel pendant la campagne de France en mai 1940. Sa 7e Panzerdivision devait contribuer à la percée des Ardennes selon un plan établi. Mais Rommel perçut rapidement que les effets produits – désorganisation française, routes ouvertes, résistance sporadique – créaient une opportunité bien supérieure à celle anticipée.

Plutôt que de s'en tenir à la synchronisation planifiée avec les autres divisions, il poussa son avantage, exploitant chaque effet constaté pour créer de nouvelles opportunités, allant jusqu'à perdre temporairement le contact avec son état-major. Cette "indiscipline" tactique, ce refus de la synchronisation rigide au profit de l'exploitation opportuniste, contribua directement à l'effondrement du front français. Rommel possédait cette qualité rare : le caractère nécessaire pour surmonter l'inertie doctrinale et l'ego institutionnel, pour privilégier l'efficacité opérationnelle sur la conformité procédurale.

V. Vers une planification permanente et adaptative

Le paradigme asynchrone

On peut s'affranchir de l'impasse de la synchronisation des effets en adoptant une approche radicalement différente, inspirée d'un concept bien connu en informatique : la programmation asynchrone.

En programmation asynchrone, on ne bloque pas l'exécution d'un programme en attendant qu'une opération se termine. On lance plusieurs processus en parallèle et on traite leurs résultats au fur et à mesure qu'ils arrivent, dans l'ordre où ils se manifestent. Le système reste réactif, adaptable, capable d'exploiter chaque retour d'information sans attendre que toutes les opérations soient complètes.

Transposé au domaine opératif, ce paradigme suggère de :

  1. Multiplier les actions sur diverses lignes d'opération sans attendre que chacune produise son effet prévu
  2. Mesurer en continu les effets réellement produits (rôle central du renseignement en temps réel)
  3. Adapter dynamiquement la suite des actions en fonction des effets constatés, pas des effets espérés
  4. Exploiter toutes les opportunités émergentes, y compris et surtout celles non anticipées
  5. Maintenir le cap stratégique tout en autorisant une fluidité tactique maximale

L'intégration continue du renseignement

Cette approche repose sur une planification permanente qui intègre continuellement le renseignement et redéfinit en temps réel les actions à synchroniser et les effets à poursuivre. Le plan n'est plus un document figé produit en phase de préparation et exécuté mécaniquement. Il devient un processus vivant, un flux continu de décisions adaptées à une situation évolutive.

Concrètement, cela signifie :

Abandon du cycle planification/exécution séquentiel : Traditionnellement, on planifie pendant des semaines, puis on exécute. Dans le paradigme adaptatif, planification et exécution sont simultanées. L'état-major ne "finit" jamais de planifier ; il replanifie en permanence à mesure que les effets se manifestent. Il produit des options et les soumet au décideur qui - s'appuyant sur ses conseillers -, décide avec un maximum d'autonomie vis à vis du niveau politique.

Primauté du renseignement opérationnel : Le renseignement n'est plus simplement une "entrée" de la planification initiale. Il devient le moteur de la replanification continue. Chaque information nouvelle – sur les effets produits, sur les réactions adverses, sur les opportunités émergentes – déclenche une réévaluation des options.

Modélisation systémique de la situation : Pour que cette intégration continue soit possible, il faut disposer d'une représentation cohérente et actualisable de la situation opérationnelle. C'est ici qu'intervient la nécessité d'une modélisation systémique capable d'intégrer le renseignement dans le même espace de représentation que celui qui définit les objectifs.

L'espace de représentation euclidien

La référence à un "espace euclidien" mérite explication. Dans un espace euclidien, on peut mesurer objectivement les distances, définir des vecteurs de progression, calculer des trajectoires optimales. C'est un espace où la notion de "rapprochement de l'objectif" a un sens mathématique précis.

Transposé à l'art opératif, cela signifie disposer d'un cadre conceptuel où :

Cette approche contraste radicalement avec la planification narrative traditionnelle où les progrès sont évalués qualitativement ("nous avons obtenu 70% de l'effet désiré") sans cadre de mesure objectif. L'utilisation des MOE (Mesure of Effectiveness) et un peu moins les MOP (Mesure of Performance) se heurte à l'incapacité à définir un espace capable d'agréger les "pommes et les bananes".

Le rôle de l'intelligence artificielle

C'est précisément ici que l'intelligence artificielle et la simulation trouvent leur rôle le plus prometteur. Non pas comme oracles prédictifs – ce qui perpétuerait l'illusion du contrôle des effets – mais comme gestionnaires de complexité asynchrone.

L'IA peut :

Traiter les flux en temps réel : Analyser continuellement les indicateurs d'effets sur toutes les lignes d'opération, identifier les convergences émergentes, détecter les divergences préoccupantes. Ce que l'esprit humain ne peut traiter simultanément – dix lignes d'opération, cent indicateurs, mille rapports de renseignement – l'IA peut le synthétiser en temps réel.

Simuler instantanément les branches : Pour chaque effet constaté (prévu ou non), explorer en quelques secondes les options tactiques disponibles et leur alignement probable avec les objectifs stratégiques. Non pas pour prédire ce qui "va" se passer, mais pour évaluer ce qui "pourrait" se passer si on prenait telle ou telle décision.

Détecter les fenêtres d'opportunité : Repérer les moments où plusieurs effets partiels ou inattendus créent, par leur combinaison, des possibilités d'exploitation que le planificateur humain n'aurait pas perçues. L'IA excelle dans la reconnaissance de patterns complexes dans des données multidimensionnelles.

Maintenir la cohérence stratégique : Vérifier en permanence que les exploitations opportunistes suggérées convergent bien vers les objectifs finaux, évitant ainsi la dispersion tactique. C'est l'IA qui peut tenir la "double conscience" : celle des buts invariants et celle des moyens variables.

Suggérer des réallocations : Proposer des redéploiements de ressources pour saisir les opportunités avant qu'elles ne se referment, en tenant compte de toutes les contraintes logistiques, temporelles, et stratégiques.

Un exemple concret : l'offensive multi-domaines

Imaginons une offensive multi-domaines typique de la guerre moderne :

Approche traditionnelle (synchronisation des effets) :

Chaque phase attend la confirmation des effets de la précédente. Si le cyberattaque ne produit pas l'effet attendu sur le C2, tout est retardé. Si les défenses aériennes ne sont pas toutes détruites, l'assaut est reporté. Le tempo est dicté par le plan, pas par les opportunités.

Approche adaptative (asynchronisme opérationnel) :

Le tempo est dicté par les opportunités constatées, pas par un calendrier théorique. Chaque effet – prévu ou non – devient potentiellement un levier d'exploitation.

VI. Les obstacles à la transformation doctrinale

Résistances culturelles

Cette transformation ne se heurte pas seulement à des obstacles techniques. Les résistances culturelles sont peut-être plus profondes :

Le culte du plan parfait : Dans la culture militaire française, héritière d'une longue tradition napoléonienne et d'état-major, le plan élaboré, détaillé, anticipant toutes les éventualités, est valorisé comme manifestation d'excellence professionnelle. Accepter que le plan initial est jetable – qu'il n'est qu'un point de départ destiné à être dépassé – heurte cette culture.

La méfiance envers l'improvisation : L'improvisation est souvent perçue comme le signe d'une préparation insuffisante, d'un amateurisme. Or, l'approche asynchrone assume et valorise une forme d'improvisation disciplinée – improvisation dans les moyens tout en restant rigoureux sur les fins.

La structure hiérarchique : Le modèle asynchrone exige une décentralisation significative. Les échelons subordonnés doivent pouvoir exploiter les opportunités locales sans attendre l'approbation du niveau supérieur. Cela suppose une confiance mutuelle et une clarté des objectifs qui ne sont pas toujours présentes.

Défis techniques et organisationnels

Au-delà du culturel, des défis concrets se posent :

Interopérabilité des systèmes d'information : La planification continue exige que tous les acteurs – du capteur de renseignement à l'unité d'exécution – partagent une représentation commune et actualisée de la situation. Or, nos systèmes d'information sont souvent cloisonnés, avec des délais de transmission considérables.

Formation des décideurs : Les chefs doivent être formés à opérer dans l'incertitude, à prendre des décisions rapides avec des informations partielles, à évaluer les opportunités émergentes. Cela diffère radicalement d'une formation centrée sur l'application méticuleuse de plans détaillés.

Métriques d'évaluation : Comment évaluer la performance d'un état-major qui replanifie en permanence ? Les critères traditionnels (respect du plan, atteinte des objectifs intermédiaires dans les délais) deviennent caducs. Il faut développer de nouvelles métriques centrées sur l'adaptation, l'exploitation d'opportunités, la progression effective vers les objectifs finaux.

Les risques à gérer

Il serait malhonnête de présenter cette approche sans mentionner ses risques potentiels :

Dispersion tactique : Sans garde-fous, la multiplication d'actions opportunistes peut conduire à une dispersion des efforts. C'est là que la "double conscience" (buts invariants, moyens variables) et le rôle de l'IA comme vérificateur de cohérence stratégique deviennent cruciaux.

Surcharge cognitive : Les décideurs humains peuvent être submergés par le flux continu d'informations et d'options à évaluer. D'où l'importance de l'IA comme aide à la décision, filtrant et priorisant les informations pertinentes.

Vulnérabilité cyber : Une armée qui dépend de systèmes d'IA et de réseaux d'information en temps réel devient vulnérable aux cyberattaques. La résilience de ces systèmes devient une condition sine qua non.

Perte de contrôle : Les échelons supérieurs peuvent avoir l'impression de "perdre le contrôle" quand les subordonnés exploitent des opportunités locales. Cela exige une évolution de la conception du commandement : du contrôle vers l'orchestration, de la directive vers l'intention du commandant.

VII. Implications pour la formation et la doctrine

Repenser l'éducation militaire

Cette révolution conceptuelle exige une refonte de la manière dont nous formons nos cadres :

Études de cas adaptatives : Plutôt que d'analyser des batailles pour identifier "le bon plan", analyser comment les chefs ont su (ou non) adapter leur approche face aux effets réellement constatés. Valoriser l'adaptation plutôt que la conformité au plan.

Exercices de guerre asynchrones : Développer des wargames où les participants doivent gérer simultanément plusieurs lignes d'opération asynchrones, exploiter des effets imprévus, et maintenir la cohérence stratégique sous pression temporelle.

Formation au discernement : Cultiver cette capacité cruciale à distinguer l'effort vertueux de l'acharnement stéril. Cela ne s'apprend pas dans un manuel mais à travers l'exposition répétée à des dilemmes décisionnels complexes.

Maîtrise des outils d'aide à la décision : Former les cadres à interagir efficacement avec l'IA et les systèmes de simulation, à en comprendre les limites, à en interpréter les recommandations de manière critique.

Évolution doctrinale nécessaire

La doctrine elle-même doit évoluer :

Du plan-document au processus-plan : Redéfinir ce qu'est un "plan" opérationnel. Non plus un document figé mais un processus vivant, une méthode d'adaptation continue.

De la synchronisation à la convergence : Remplacer le vocabulaire de la "synchronisation des effets" par celui de la "convergence adaptative vers les objectifs". Ce n'est pas qu'une nuance sémantique : le langage structure la pensée.

De la phase séquentielle à la ligne d'opération parallèle : Concevoir les opérations non plus comme des séquences de phases mais comme des ensembles de lignes d'opération évoluant en parallèle, avec des points de convergence émergents plutôt que planifiés.

Du branch plan à l'arbre de possibles : Remplacer la logique binaire du branch plan (si A alors B, sinon C) par une exploration continue d'un espace de possibles multidimensionnel.

Conclusion : Une révolution intellectuelle avant d'être technologique

Les défaites sont d'abord intellectuelles avant de devenir physiques. Elles procèdent d'une incapacité à penser correctement la guerre, ou d'une projection mentale qui en réduit excessivement les dimensions réelles. Quand nous parlons de synchroniser des effets non déterministes, nous évacuons la friction, l'incertitude, la volonté adverse, l'opportunité émergente – bref, tout ce qui fait l'essence même du conflit armé.

La synchronisation des effets n'est pas absurde en soi. Elle a été, dans certains contextes, un mode de conduite de la guerre efficace. Mais ce mode est de plus en plus inadapté à la complexité, la rapidité, et l'incertitude des conflits modernes. À l'heure de l'intelligence artificielle, de la simulation haute-fidélité, de l'approche systémique et du renseignement en temps réel, nous avons les outils pour aller au-delà.

Cette évolution exige avant tout une révolution intellectuelle : accepter que nous ne contrôlons pas les effets, seulement nos actions. Embrasser l'incertitude comme donnée fondamentale, pas comme anomalie temporaire. Valoriser l'adaptation et l'exploitation d'opportunités au moins autant que la conformité au plan. Cultiver chez les chefs cette qualité rare qu'est le discernement – savoir quand persévérer et quand pivoter.

Les outils technologiques – IA, simulation, modélisation systémique – ne sont que des facilitateurs. Ils ne remplaceront pas tout de suite, et pas partout, le jugement humain, le courage moral du chef, l'intuition tactique du combattant. Mais correctement employés, ils peuvent nous libérer de l'illusion de la synchronisation des effets et nous permettre d'embrasser pleinement la nature dynamique, fluide, opportuniste de la guerre.

Le choix est devant nous : rester cramponnés à des méthodes de planification héritées d'une autre époque, ou oser la transformation intellectuelle et doctrinale que notre temps exige. C'est peut-être là, dans cette capacité ou cette incapacité à évoluer conceptuellement, que se jouera notre efficacité opérationnelle future.

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