Dans les années 90, je passais des nuits entières sur Civilization, le jeu de Sid Meier, à bâtir un empire, à conquérir des territoires, à débloquer l'arbre des technologies. Cet arbre était le véritable cœur du jeu. Pour construire des navires, il fallait d'abord maîtriser la navigation, qui exigeait le chronomètre et l'astronomie. L'astronomie supposait les mathématiques. Impossible de sauter une étape. Chaque technologie dépendait d'une chaîne de prérequis, parfois longue de plusieurs siècles virtuels. Ce qui rendait la partie passionnante, c'est que cet arbre imposait des choix stratégiques. Investir dans une branche militaire signifiait négliger le commerce. Développer la navigation sans avoir sécurisé l'agriculture exposait à la famine. Et surtout, chaque technologie manquante dans l'arbre constituait une vulnérabilité exploitable par l'adversaire. Trente ans plus tard, je réalise que Sid Meier avait modélisé le problème le plus aigu de notre époque : celui de la souveraineté, en particulier numérique. Car la souveraineté technologique, comme dans Civilization, est un arbre de dépendances.
Avant de plonger dans le numérique, un détour par l'histoire s'impose, car le dilemme que nous vivons aujourd'hui n'est pas nouveau. En 1911, Winston Churchill est nommé Premier Lord de l'Amirauté, c'est-à-dire chef civil de la Royal Navy britannique. Il hérite d'une flotte alimentée au charbon gallois, une ressource abondante sur le sol britannique. La Grande-Bretagne possède le charbon, les mines, les stations de ravitaillement disséminées dans tout l'Empire. C'est un avantage stratégique considérable. Mais Churchill comprend que pour maintenir la supériorité navale face à la marine allemande en pleine expansion, il faut des navires plus rapides, capables d'atteindre 25 nœuds. Or les chaudières à charbon ne permettent pas d'atteindre cette vitesse. Le pétrole offre une densité énergétique deux fois supérieure, permet un ravitaillement en mer, réduit la fumée qui trahit la position des navires, et libère de la main-d'œuvre : plus besoin de centaines de chauffeurs pelletant du charbon dans les entrailles du bâtiment.
Churchill prend alors une décision que beaucoup jugent téméraire. Il lance la conversion de la Royal Navy au pétrole, en commençant par les cuirassés de classe Queen Elizabeth, les premiers grands bâtiments de guerre entièrement propulsés au fuel. Le problème est évident : la Grande-Bretagne ne possède pas de pétrole. Ni sur son sol, ni dans son empire. Passer au pétrole, c'est troquer une indépendance énergétique totale contre une dépendance à des fournisseurs étrangers, principalement la Perse.
Churchill est parfaitement conscient du risque. Il crée en 1912 la Royal Commission on Fuel and Engines, présidée par l'amiral Fisher, avec pour mission de résoudre le problème de l'approvisionnement. Les trois rapports classifiés de la Commission conduisent Churchill à établir trois principes directeurs, dont le plus célèbre est celui de la diversification des sources. Sa formule, devenue un axiome de la stratégie énergétique mondiale, résume toute sa doctrine : « Ne dépendre d'aucune qualité, d'aucun procédé, d'aucun pays, d'aucune route, d'aucun gisement. La sécurité du pétrole réside dans la diversité, et dans la diversité seule ». Concrètement, Churchill ne se contente pas de mots. Le gouvernement britannique acquiert 51 % de l'Anglo-Persian Oil Company (ancêtre de BP) pour sécuriser un approvisionnement direct depuis la Perse, tout en négociant en parallèle des contrats avec Royal Dutch Shell pour ne pas dépendre d'un seul fournisseur. Il fait constituer des réserves stratégiques et développer un réseau de stockage.
Churchill a compris quelque chose d'essentiel : accepter une dépendance n'est pas une faute stratégique en soi, à condition de la cartographier, de la diversifier et de la sécuriser activement. Il a choisi la performance au prix de la vulnérabilité, mais il a mis en place les structures pour gérer cette vulnérabilité. C'est exactement le raisonnement que l'Europe devrait appliquer aujourd'hui au numérique. Mais c'est exactement l'inverse de ce qu'ell fait.
Les débats sur la souveraineté technologique en France ou en Europe tournent souvent autour du cloud, de l'IA, de la cybersécurité, mais oublient presque toujours de dérouler l'arbre vers le bas. On discute des branches sans jamais examiner les racines.
Prenons un exemple concret : un simple décodeur MP3 embarqué dans un objet connecté conçu par une entreprise française. Le logiciel peut être français. Le boîtier peut être assemblé en Europe. Mais le circuit intégré qui décode le signal ? Son architecture a été conçue aux États-Unis ou en Asie. Sa gravure a été réalisée à Taïwan par TSMC ou en Corée par Samsung Foundry. Les outils logiciels qui ont permis de dessiner ce circuit — les outils EDA (Electronic Design Automation) — proviennent de trois éditeurs, essentiellement américains : Synopsys, Cadence et Siemens EDA (ex-Mentor Graphics). À eux trois, ils contrôlent environ 80 % du marché mondial. Le silicium est raffiné en Chine. Les terres rares qui entrent dans la composition des composants proviennent de mines congolaises ou chinoises. Et le problème va plus loin encore. Même lorsqu'une entreprise française dispose d'un équipement de lithographie pour graver un circuit, elle imprime une image qu'elle n'a pas conçue et qu'elle ne vérifie pas — faute de temps, de moyens, de compétences dédiées. Elle exécute, en confiance, un design pensé par d'autres, validé par des outils conçus par d'autres, selon des règles définies par d'autres. Elle est l'imprimeur d'un livre dont elle ne lit pas le contenu. C'est un exemple parmi des dizaines : la dépendance envers des acteurs étrangers est la règle, pas l'exception.
Peu de gens en dehors de l'industrie des semi-conducteurs connaissent l'existence des outils EDA. Pourtant, sans eux, aucune puce ne peut être conçue. Synopsys et Cadence à eux seuls représentent plus de 60 % du marché mondial. Leurs outils sont si profondément intégrés dans les processus de fabrication des fonderies (TSMC, Samsung, Intel) que changer de fournisseur EDA impliquerait de reconstruire l'intégralité de la chaîne de conception et de validation. Le coût de migration est si élevé que le verrouillage est quasi absolu. L'Europe n'a aucun acteur significatif dans ce domaine. Aucun. Cela signifie que même si l'Europe construisait demain des fonderies de semi-conducteurs sur son sol (ce que vise le European Chips Act), elle resterait dépendante d'outils de conception américains pour dessiner les circuits qu'elle y graverait. C'est comme construire une imprimerie sans posséder ni la langue, ni les caractères d'impression.
Dans le domaine du cloud, la situation est tout aussi déséquilibrée. Les trois hyperscalers américains — Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud — contrôlent environ 70 % du marché européen du cloud. Les fournisseurs européens, tous confondus, ne représentent que 15 % de leur propre marché. Le leader européen, SAP, détient 2 % de parts de marché en Europe. Deutsche Telekom en détient 2 % également. OVHcloud, le champion français, a certes franchi le milliard d'euros de chiffre d'affaires en 2025, mais reste un acteur de niche face à des géants qui investissent collectivement plus de 10 milliards d'euros par trimestre en infrastructures sur le sol européen. Comme l'a résumé John Dinsdale, analyste en chef de Synergy Research Group : le train de la domination cloud a quitté la gare il y a des années, et aucune entreprise européenne n'était à bord. Le projet Gaia-X, lancé en grande pompe en 2019, devait être la réponse européenne. Force est de constater que ses ambitions se sont heurtées à la réalité du rapport de force industriel et financier.
En matière d'IA, l'Europe produit d'excellents chercheurs — Yann LeCun est français, nombre de laboratoires européens sont à la pointe — mais elle ne contrôle ni les jeux de données massifs nécessaires à l'entraînement des modèles (détenus par les plateformes américaines et chinoises), ni les infrastructures de calcul GPU (dominées par Nvidia, entreprise américaine), ni les modèles de fondation les plus utilisés (GPT d'OpenAI, Gemini de Google, Claude d'Anthropic). Mistral AI, la pépite française, est un signal encourageant mais reste un acteur modeste à l'échelle mondiale, qui plus est, en partie sous capitaux américains. L'Europe forme les cerveaux, mais ce sont d'autres qui récoltent la valeur de leurs travaux. C'est la version contemporaine de la fuite des cerveaux : une fuite non plus de personnes, mais de propriété intellectuelle et de valeur économique.
Il serait injuste de ne dresser qu'un tableau noir. L'Europe dispose d'atouts réels, et il est important de les cartographier honnêtement pour savoir sur quoi bâtir.
Mais dans Civilization, cela reviendrait à maîtriser la sidérurgie sans avoir accès aux mines de fer. Ou à posséder l'imprimerie sans avoir inventé le papier. Les atouts sont réels mais partiels, et surtout, ils ne forment pas une chaîne complète.
Pour aller vers une souveraineté réelle, ou du moins vers une autonomie stratégique crédible, il faudrait remonter chaque branche de l'arbre aussi près que possible de la racine.
Les matières premières. Sécuriser l'accès au lithium, au cobalt, aux terres rares, au silicium de qualité électronique. L'Europe a lancé le European Critical Raw Materials Act, mais les projets miniers sur sol européen se heurtent à des oppositions environnementales et à des délais de mise en œuvre de dix à quinze ans. Le recyclage des métaux rares est une piste, mais elle ne couvre aujourd'hui qu'une fraction des besoins.
Les fonderies de semi-conducteurs. Le European Chips Act mobilise 43 milliards d'euros pour attirer ou construire des usines de fabrication de puces en Europe. Intel construit une méga-usine à Magdebourg, TSMC s'installe à Dresde. C'est un pas important, mais ces usines utiliseront des technologies développées ailleurs, avec des outils EDA américains, et pour des designs souvent conçus hors d'Europe.
Les outils de conception. C'est le maillon le plus critique et le plus négligé. Développer des alternatives européennes aux outils EDA de Synopsys, Cadence et Siemens EDA prendrait des années et des milliards d'investissement. Des initiatives open source comme OpenROAD existent, mais elles sont encore loin des capacités requises pour des puces de pointe. La Chine, confrontée aux mêmes restrictions après les contrôles à l'exportation américains, investit massivement dans des outils EDA nationaux — Empyrean, Primarius — avec des résultats encore modestes mais une trajectoire claire.
Les données. Les modèles d'IA performants exigent des jeux de données massifs, diversifiés et de qualité. Or ces données sont aujourd'hui concentrées dans les mains des plateformes américaines (Google, Meta, Amazon) et chinoises (Baidu, Alibaba, ByteDance). L'Europe produit des données, mais elle ne les agrège pas, ne les valorise pas, et les exporte massivement vers des infrastructures extra-européennes.
Les infrastructures cloud. Construire des datacenters souverains à l'échelle est un défi industriel et financier colossal. AWS investit à lui seul 7,8 milliards d'euros dans un « European Sovereign Cloud ». OVHcloud, malgré sa croissance, ne joue pas dans la même catégorie. L'initiative Bleu, portée par Orange et Capgemini avec la technologie Microsoft, tente un compromis — cloud de confiance utilisant une technologie américaine sous contrôle européen — mais illustre précisément le dilemme : même les solutions « souveraines » reposent sur des briques technologiques étrangères.
Churchill n'a pas cherché à faire pousser du pétrole sur le sol britannique. Il a accepté la dépendance, mais il l'a gérée avec méthode : diversification des sources, prise de participation directe, constitution de réserves, développement d'un réseau logistique résilient.
L'Europe pourrait s'inspirer de cette approche plutôt que d'osciller entre le déni (« tout va bien, nous avons le RGPD ») et le fantasme d'une autarcie technologique complète. Concrètement, cela signifierait d'abord cartographier honnêtement chaque nœud de l'arbre des dépendances, du logiciel applicatif jusqu'à la mine. Ensuite, identifier les maillons critiques où une rupture d'approvisionnement serait fatale ( les outils EDA, les fonderies avancées, les GPU ) et ceux où une dépendance diversifiée est acceptable. Puis investir massivement et durablement dans les maillons critiques, quitte à accepter des rendements à long terme. Enfin, pour les dépendances acceptées, appliquer la diversification churchillienne : ne dépendre d'aucun fournisseur unique, d'aucun pays unique, d'aucune route unique.
La souveraineté numérique reste aujourd'hui largement déclarative en Europe. Pour devenir réelle, il faut la voir pour ce qu'elle est : un arbre de dépendances qu'il faut avoir le courage de dérouler entièrement, de la mine jusqu'à l'application, du silicium jusqu'au modèle d'IA. Chaque maillon manquant est une case non débloquée dans l'arbre technologique. Et comme dans Civilization, on ne triche pas avec les prérequis. Une civilisation qui néglige ses fondations technologiques finit toujours par être dépassée, puis conquise, par celles qui investissent dans les leurs.
Churchill l'avait compris en 1911 pour le pétrole. Il avait formulé le problème avec clarté, accepté le risque avec lucidité, et mis en place une stratégie avec méthode. Il est temps que l'Europe fasse de même pour le numérique. Avant d'être un problème militaire, la défense est d'abord un problème technologique. Et avant d'être un problème technologique, c'est un problème de vérité : celle que l'on accepte de se dire sur l'étendue réelle de ses dépendances.
Avant d'accéder aux responsabilités, peut être faudrait il exiger des décideurs qu'ils dépassent un certain niveau à Civilization.